Passages horizontaux dans le corps d'une journée




 


            Assez tôt dans la matinée, quand Antoine s'était réveillé, sans réfléchir, il avait inspiré une grande bouffée de bonne volonté. Les yeux encore fermés, scellés par le sommeil, il s'était laissé aller à s'imprégner de l'ambiance que la pièce dégageait – simple, clair, quelque chose de chaud. Il s'était senti bien, impatient de prendre le temps de vivre les prochaines heures, il était, ma foi, plutôt d'humeur enjouée ce matin là.


            Levé, débarbouillé et mal fagoté, il s'était dirigé vers la cuisine, avait engloutit un café noir, et l'avait laissé faire fondre son estomac. Après avoir jeté un coup d'œil à ce qui l'entourait, exercice quotidien réalisé avec malice et sans jugement, il était sorti.


            Il n'avait rien de prévu. Personne de précis à voir. Libre comme l'air, pensa-t-il. Il se roula une cigarette, se demandant ce qu'il allait faire pour entamer le temps, décidant finalement qu'il serait présent, dans quelques minutes, sur le bord du canal. Il n'y aurait personne à cette heure-ci, il serait tranquille. Il aurait pu prendre un bon bouquin. Quelque chose de beau, qui aurait eu le mérite de l'interroger ou de le prendre en otage. Tant pis, il passerait la vie en ne faisant rien d'autre qu'observer l'eau, sans rien attendre en particulier.


            C'est ainsi que commença la journée d'Antoine.



*


      « Tu l'as vu ?

- Vu ?

- Oui, vu.

- Non.

- (...)

- Il a disparu.

- Volé ?

- Non. Disparu.

- (...)

- Envolé.

- Comme ça ?

- Comme ça. »


            Ce fut le constat que les deux silhouettes firent quand elle se retrouvèrent face à l'emplacement vide : le vélocipède avait disparu, il s'était envolé, comme ça. Ce n'était pourtant pas le genre de comportement auquel on s'attendait, surtout venant d'un bolide à mécanique humaine ! Un étrange sentiment, sans doute né de l'urgence de la situation, commençait à se poser sur elles. Quelque chose d'insistant, qui, à l'intérieur, résonnait muettement – un signal qui les forçait à agir : les silhouettes n'avaient pas d'autre choix que de partir à la recherche de ce foutu vélo ; face à des circonstance aussi incongrues, une dérive s'imposait.


            « Par où il est parti tu crois ? »


            Le terrain vague sur lequel elles se trouvaient – vert ondulant – était parcouru d'un unique chemin qui traçait le paysage. Une des silhouette indiqua un des côté de l'image.


            « Sûrement par là. »


            L'autre silhouette acquiesça et s'engagea dans la direction inverse.


            « Si on veut avoir une chance de le trouver, il vaut mieux aller dans ce sens.»


            Approbation silencieuse. Les deux silhouettes sortirent de l'image.



*


            Lorsque la petite Margot, cinq ans et demi, raconta le soir à ses parents, qu'elle avait vu, vu des ses yeux, un vélo passer à toute vitesse dans la rue, passer à toute vitesse sans qu'il n'y ait personne dessus, lorsqu'elle le leur raconta, ils l'écoutèrent à peine et crurent – bien-pensants pensant mal – qu'elle avait rêvé éveillé. Après tout, c'était vrai que ça arrivait souvent à cet âge...



*


            Les silhouettes envahissaient la rue de leur présence. Elles s'investissaient en elle et leurs yeux effleuraient l'idée qu'elles s'en faisaient. Cela faisait plus d'une heure qu'elles avaient commencé leur recherche. Leurs pérégrinations hésitantes les avaient finalement amenées jusque dans le vieux centre ville – pavés à l'histoire trébuchante, vieilles maisons anachroniques et toujours aucune trace du vélo. Elles en avaient presque oublié le but de leur expédition les silhouettes, elles redécouvraient le plaisir de se laisser errer et de vivre les paysages ensemble, sans beaucoup parler. Elles étaient bien les silhouettes, vivantes au milieu de la rue.


            Soudain, brisant le calme du paysage, une vieille bonne femme, sortie de nul part, surgit tranquillement sur les pavés. Un vieux fichu en laine déposé sur ses épaules, un air bienveillant envahissant sa figure ridée, les doigts crispés autour du manche d'une vieille casserole en fonte, son irruption venait de modifier toute l'ambiance qui se dégageait de la rue. Elle s'approcha des deux silhouettes d'un pas tremblant, un sourire se dessinant sur ses lèvres – arc en bouche – et en tendant le récipient, elle les apostropha.


            « Z'avez l'air d'avoir faim les moineaux, voulez de la soupe ? »


            Restant quelques secondes interdit, un des moineaux en question ne tarda pourtant pas à répondre :


            « Volontiers. C'est une proposition que je trouve très bien venue !

- Plus que bien venue, s'empressa d'ajouter l'autre moineau incriminé.

- J'me disais bien qu'vous auriez faim, malgré vos airs tout ébaubis de m'voir là. »


            Les silhouettes n'étaient pas plus perplexe que cela, mais en entendant le mot « ébaubi », et seul dieu ne sait pas pourquoi, une des deux se rappela qu'elles se devaient tout de même de demander :


            « À tout hasard, n'auriez-vous pas vu passer un vélo dans le coin ?

- (Air embêté de la grand-mère.) Ben c'est qu'il y en a des cyclistes qui passent par ici.

- Pas des cyclistes, un vélo ?

- Il a disparu, renchérit l'autre.

- On ne l'a pas volé !

- Il a disparu.

- (Interrogation de la grand-mère.) Disparu ?

- Et oui, envolé !

- Envolé le vélo...

- (Doute dans la voix de la grand-mère.) Envolé, vraiment ?

- Et oui... »


            Évidement, face à ce constat, et après avoir mangé un bon bol de soupe, trois silhouettes se mirent en branle dans un mouvement joyeux, réveillant encore la rue pour un instant.



*


            Cela faisait environ trois quart d'heure qu'Antoine assistait à un combat de nuages. Les formes, lascivités colorées, s'enivraient dans des étreintes violentes et allégées. Un vent moqueur les faisaient se fracasser – mesquin mais poète, créateur de volatiles marionnettes : masse sans poids, une vision dans l'iris du jeune garçon.


            Antoine se sentait bien. Le soleil de la fin de matinée le réchauffait. Des reflets dans l'eau du canal, quelques minutes qui ridaient la surface, il se dit qu'il ne tarderait pas à aller voir ailleurs, s'il ne pouvait pas trouver, dans un autre instant, autre chose à penser.



*


            Les trois silhouettes ne savaient pas vraiment comment, mais après de multiples virages, de rues en rues, de décors en décors, elles étaient tombées au milieu d'un amphithéâtre sonore et bruyant. La salle était bondée d'étudiants aux têtes soucieuses et un professeur à la voix dramatique dissertait sur l'origine de l'humanité. Passionnées, les silhouettes s'étaient transformées en un public parfait, perché aux lèvres du comédien orateur :


Le Professeur : La question qu'il faut se poser maintenant, question qui est au nombre de de celles qui me torturent quotidiennement, question à laquelle je ne peux toujours pas donner de réponse qui soit irréfutable, la question qu'il faut se poser maintenant, question ultime, question centrale, la question qu'il faut se poser maintenant, la question que je vous pose maintenant, c'est de savoir si l'Homme existait avant le vélo.


(silence dans la salle)


Le Professeur : Il existe – bien entendu – deux courants qui s'opposent sur cette question capitale. Et – bien entendu – de ces deux courants découlent des dizaines et des dizaines de théories – théories qui sont plus ou moins nuancées, plus ou moins loufoques, s'inspirant tantôt de l'un, tantôt de l'autre, dans une confusion générale et, somme toute, très peu souhaitable.


(pause dans le monologue)


Le professeur : Il est assuré que je ne suis pas là, en train de vous parler, uniquement pour vous donner une liste infinie des différents auteurs, penseurs et autres prestidigitateurs, qui se sont entretués pour pouvoir être en mesure de clamer qu'ils étaient les seuls – les seuls – à posséder la réponse ultime. Oui, je vous l'assure, je ne suis pas là pour ça.  Pas plus que je ne suis là pour vous apporter une réponse. L'unique but, l'unique intérêt que possède mon propos, l'unique jouissance que je puisse prendre en jouant au professeur, c'est simplement, et uniquement, celle d'investir, pour le temps d'un discours, le rôle, les habits et les artifices d'un poseur de question, poltron sans  réponse.


(bruits de gorge)


Le professeur : Sans aucune réponse à cette question que je vous pose d'un air détaché, question vitale et insomniaque : est-ce que l'homme existait avant le vélo ?



*


            Il adorait ce coin. Il allait s'arrêter ici.


            On ne pouvait pas réellement dire, qu'après avoir roulé pendant plusieurs heures, ne croisant que quelques rares personnages, individus aux regards creux qui s'étaient à peine retourné sur son passage – si ce n'était une petite fille au yeux grands ouverts –, on ne pouvait pas réellement dire qu'il était fatigué. Et, pour ne pas mentir, si on ne pouvait pas dire une telle chose, c'était sûrement parce que, en réalité, il n'était jamais fatigué.


            En tout état de fait, s'il s'arrêtait ici, en cet endroit précis, ce n'était donc pas pour se reposer. C'était juste qu'il adorait ce coin. C'était ça : le vélo adorait ce coin.



*


            Une masse informe s'échappait par reflux irréguliers du vieux bâtiment. Des petits groupes se détachaient progressivement du lot, certains partaient, d'autres allaient investir le paysage. Ils agissaient sans que l'on puisse distinguer une quelconque forme de logique, autre que celle de se positionner en un lieu où la situation leur procurerait du plaisir. De part cet effet de foule, les trois silhouettes s'étaient fondues dans l'image et il était bien difficile de savoir où elles se trouvaient précisément.


            En attendant de les retrouver, et pour patienter, voyons voir ce qu'il se disait ailleurs. Tenez, là, par exemple, deux étudiants assis sur un muret, emportés par une grande discussion :


            « Non, mais attends, écoute-moi au moins !

-     Oui. Je t'écoute.

-     Tu ne peux pas nier le fait que l'être humain est devenu être humain au moment où il s'est levé et  qu'il a commencé à marcher !

-     (vives exclamations)

-     C'était là le début du voyage : on commence à être homme, quand, après de balbutiants premiers efforts, l'on se met sur ses deux pattes et, trébuchant encore un peu, quand on avance, d'abord doucement, puis de plus en plus vite. Où est-il question de vélo dans tout cela ? »


            À l'arrière plan, le professeur passa, soucieux. Le second étudiant se para d'une tête effarée.


            « Comment peux-tu dire de telles âneries !

-     (protestations)

-     L'homme n'est pas le seul animal à avoir appris à marcher. Il n'y a rien de fondamentalement humain dans cet exercice, voyons ! Tu devrais arrêter de proférer une anthropologie darwiniste de ce type ! »


             Le professeur s'était arrêté dans le coin gauche . On entendait de vifs éclats en fond sonore. Pour se faire mieux entendre, l'étudiant au jugement sévère était obligé de hausser la voix, ce qui donna à son discours un ton assez lyrique.


            « L'Homme est un animal qui pense. Lorsqu'il a pensé la roue, lorsque l'Homme a pensé la roue, il s'est libéré de la contingence : il s'est ouvert à un nouveau monde, monde intérieur, vaste, où le champ des possibles s'est étendu au point de pouvoir se mettre à croire à l'infini ; monde physique et humain, rencontre et échange, il s'est confronté à une altérité qui l'a forcé à se penser lui même : si dans la genèse du voyage, on peut dire sans trop s'égarer que la marche est l'enfance du voyageur, l'Homme ne commence à être, libre, qu'à partir du moment où il a réussi a penser la roue. Dès lors, dès lors, il peut continuer à marcher, c'est même quelque chose qui lui réussit assez bien, mais il faut qu'il ait l'idée de la roue dans la tête : l'homme n'existait pas avant ça. Sans roue, pas de vélo. Sans vélo, pas de voitures – à eau –, pas de trains, pas de bateaux. Ce que je veux dire, c'est juste que tu ne peux pas nier la signification profonde du changement induit par l'invention de la roue, et par conséquent du vélo : c'est dans ce changement qu'est apparu ce qu'on appelle aujourd'hui l'Homme. »


            Derrière, montaient en flèches des mots tels « vélo », « disparu » et « envolé ». Les deux étudiants, devenus silencieux d'avoir tant pensé pour si peu de chose, ne purent que s'intéresser à ces bouts de discussions laissés pendus à l'oreille de tous. Ils se dirigèrent, intrigués, vers le professeur qui était depuis peu entourés de trois silhouettes . Face au questionnement qu'on put lire dans leurs yeux quand ils arrivèrent jusqu'à eux, on leur expliqua toute l'affaire. Leur ancien dialogue, binaire et si tragique, leur parut immédiatement futile.


            En moins de temps qu'il ne le faut pour l'écrire, six silhouettes s'éclipsèrent et laissèrent derrière elles quelques mots qui étaient tombés sur le sol – au cas où, un inconnu, les voyant, aurait décidé lui aussi de se mettre en mouvement.


*


            Antoine était sortit de la ville et avait atterri, poussé par le vent, sur les bords paisible d'une rivière d'automne. Il y avait dans l'eau quelque chose qui l'apaisait, ce truc qui s'écoulait en clapotis vers un ailleurs immense et vivant. Il aurait été bien incapable d'expliquer pourquoi, mais il y avait dans cette journée qui s'étendait étrangement, comme dans le courant de la rivière, une sensation diffuse d'un moment s'approchant. Il ne fut donc pas plus surpris que ça, quand, alors qu'il songeait à tout cela, une bicyclette à l'air moqueur déboula à toute vitesse pour finalement s'arrêter juste à côté de lui dans un crissement de frein joyeux.


            Se saluant amicalement, ils s'autorisèrent muettement à cohabiter pour quelques temps, et, ensemble, ils continuèrent à regarder l'eau s'enfuir.


*


            Les six silhouettes gambadaient joyeusement sur un chemin de terre peint de vert sur les côtés. L'une d'elle sifflotait, une autre chatonnait, une troisième s'épandait en bruitage, tandis que, fiévreusement, deux silhouettes dansait une valse et que la dernière racontait une histoire aux oiseaux. Le temps s'était un peu dilaté et aucune d'elles n'aurait su dire quelle heure il était, si ce n'était qu'on s'approchait du soir au vu de l'allure rougeoyante de la lumière.


            Elles avaient presque perdu l'idée de retrouver le vélo – prétexte absurde à bien autre chose. Aussi, lorsqu'elles aperçurent au loin le mouvement d'un feu de bois reflété dans le jaune d'une rivière, et qu'un son de clochette se fit sentir dans l'air prénoctambule, elles ne comprirent pas tout de suite qu'elles s'approchaient de la fin de la journée. Un jeune homme à l'air mélancolique les accueilli, tandis qu'un vélo, dont le bonheur ne se contenait plus, tournait autour d'eux à toute vitesse en faisant marcher sa sonnette.


            « Bonjour, moi c'est  Antoine, dit Antoine.

- Moi c'est Hélène, répondit une des silhouettes.

- Octave, renchérit une autre.

- Et moi Madeleine.

- Henri, informa le professeur.

- Damien (...)

- Et Isolde, conclurent les deux étudiants. »


            Les bruits de sonnettes s'enchainaient à tout va, et le vélo décida de promener chacun dans le panorama environnant. Après ces ballades artistiques, et puisque la faim commençait à se faire sentir, on se procura de la nourriture et quelques bonnes bouteilles, pour être en mesure de pouvoir fêter dignement, et en musique, l'enivrement qui suivrait sans aucun doute, alors que se feraient griller sur le feu toutes sortes d'aliments, et que chaufferaient dans leurs estomacs toutes sorte de liquides.


            Tandis que la journée s'éteignait, personne ne s'était aperçut que tout ceci n'avait eu pour unique but, que la rencontre de sept silhouettes et d'un vélo. Des notes de musique sortaient tout droit du feu et on fit la fête jusqu'au lendemain matin.

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  • : Et s'il existait un endroit imaginaire où l'on pourrait partager ce qui coule du bout de nos crayons ? Et si l'on pouvait s'approprier cet endroit, jouer sur les mots et le monochrome ? Et si, qui sait, si ce que l'on écrivait dans notre névrose contrôlée pouvait résonner dans l'iris d'un autre ? Pourquoi pas, ça vaut la peine d'essayer !!!
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  • : Si l'on observe bien autour de nous, on s'aperçoit que le monde est particulièrement surréaliste. Du moins, il l'est assez pour qu'un jeune étudiant banal érige en arme l'absurde et les situations sorties tout droit de rêves éveillés...
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