Un cri comme un autre
« Si, sous les décombres, on perce les regards, tandis qu'une main, fière, se tend vers l'infini et croule sous le poids des accrochés, alors, nos dépouilles s'emplissent de clarté et l'on entend encore les rythmes bleus caresser l'ignorance. »
Voix.
Lorsque, amer, je regarde autour de moi dans un éclat d'espoir, je me frappe à des réalités unifiées, mes veines se figent et je sombre bien souvent dans une insolente douleur muette, infinie, je désespère de nous voir si seuls, si peu près à tenter, à rêver et à se lever, si peu près à lutter, tous enfermés dans des cercles parallèles, identiques mais parallèles, une ronde sans fin d'identités si différentes et si semblables, identiques vies déprimées, mêmes sentiments d'impuissance, manques jumeaux et fausse joies répétées ; lorsque je regarde autour de moi, je me demande pourquoi, dans l'urgence, nous restons ébahis, les mains dans les poches, à se concentrer sur nos bonheurs hypothétiques, je me demande pourquoi, face au constat quotidien de notre défaite – constat flagrant, à la une des journaux – il reste cet éclat, cet éclat au fond d'un iris, dans un air de musique, dans une note de couleur au milieu d'un ciel, cet éclat d'espoir qui ne veut pas mourir, face au constat de notre défaite, cet éclat d'espoir qui ne veut pas mourir, malgré notre défaite, malgré tout cela, j'ai encore au fond de l'œil, dans le noir qui s'enflamme, cette lueur, cet éclat d'espoir.
*
Nuit. Extérieur. Une ruelle sombre.
Le personnage – de sexe masculin – s'écroule sans bruit sur des pavés accueillants.
(Image)
Je ferme les yeux :
Noir.
*
Oui mais moi je ne / si peu / car je / soudain / alarme / ne peux / peux pas / oui mais / moi je / sous les ciels d'hiver /moi / je / debout / alerte / ce soir à la télévision / ne peux / car / sur tous vos écrans / refrain / inutile / moi je ne peux pas / oui mais moi je ne peux pas.
*
Dans la gorge, ça racle.
*
Sur scène on a installé un faux plateau de télévision. Deux fauteuils, une table basse, bouteilles d'eau de petit format – les projecteurs lancent une lumière particulièrement aveuglante.
Deux personnages. (Le public du théâtre est promu au rang élevé de téléspectateur, il forme une masse unifiée qui consisterait en quelque sorte un troisième personnage que l'on présumerait muet.)
Le présentateur : Pourriez-vous éclairer les téléspectateurs qui ne connaitrait pas votre œuvre en nous expliquant en quoi consiste votre démarche et pour ainsi dire votre identité ?
La créatrice : Et bien, pour tout vous dire, j'empile des bouts de cartons pour apprendre à mon regard comment il faut faire pour bien se plier. Je découpe ensuite toutes les pièces de toile dure qu'il me reste pour en faire des couleurs en forme d'ailes. Déposées dans les rues, il arrive qu'elles attirent l'œil pour un instant, que dans des regards étonnés – passants – se lise un trouble essentiel, unique à chaque fois, et il arrive, qu'à cette seconde seulement, je me permette d'imaginer que quelque chose est encore possible.
(trouble)
Il est passé quelque chose dans l'air qui ressemblait à un éclair accueillant.
*
- Une puissance informe.
- Il n'y a pas de complot.
- Système de merde.
- Tous coupables. Tous victimes.
- Système de merde.
- Nous ne sommes que des outils, engrenage qui avance seul.
- Système de merde
- Un but ultime : consommer.
- Anesthésie locale et Prosac.
- Système de merde
- Politique spectacle et Mass média.
- Vente de cerveaux et trafic d'organes.
- Système de merde.
- Système de merde.
- Là-bas, là bas, on crève en public.
- Ici, dignité, on se cache pour mourir.
- Oh... Regardez les jolies îlots paradisiaques, palais d'or et d'argent, sultans-banquiers.
- Système de merde.
*
Lorsqu'ils croisent le soir, la lumière qui dit :
« Dans une vie lointaine existait le monde –
si proche –
où, bercées par des voix sensuelles,
les solitudes se parcouraient mutuellement. »,
ils n'osent y croire, ils n'y voient qu'un souffle,
à peine plus, des paupières gonflées, un signe.
*
- Là, dans la gorge.
- Oui, là.
- Ça démange, ça racle.
- Juste là.
- Oui, dans la gorge.
- Des cachets ?
- Pourquoi prendre des cachets pour la gorge ?
*
Pièce sombre. Un personnage qui sera désigné sous le terme d'anonyme se tient debout, seul, d'abord silencieux. (il est bien sûr évident que qualificatif d'anonyme n'est pas là dans le but de préserver son identité mais dans celui de ne lui en donner aucune).
L'audience – composée de dizaines de voix – est absente du décor. (il est bien sûr évident que celle-ci n'apparaîtra jamais physiquement).
Le dialogue commence.
L'anonyme : Le pire, le pire c'est qu'ils croient à ce qu'ils disent !
L'audience : Mais qui ?
L'anonyme : Tous. Tous ils y croient. Ils croient à ce qu'ils disent.
L'audience : Tous ?
L'anonyme : Oui, tous.
L'audience : Et les sceptiques alors ? Les sceptiques ! Ils doutent de tout eux !
L'anonyme : Certes, les sceptiques, mais ils ne cessent jamais de croire en leur doute ! Tous, je vous dit !
L'audience : Tous...
L'anonyme : Et oui !
L'audience : Et l'auteur du forfait ? Celui que ça amuse de nous faire parler, il y croit, lui, à ce qu'il nous fait dire.
L'anonyme : Lui aussi ! Lui le premier même. Tous, c'est bien simple, ils y croient tous...
*
Le décompte a commencé :
la lourdeur de la liste ne surprend pas,
la lourdeur des lâchetés et du sang versé,
lourdeur âcre et pesante,
âcre et pesante lourdeur,
la lourdeur de nos actes enchainés,
lourdeur sale et suante,
suintante lourdeur,
lourdeur des corps empilés,
lourdeur des esprits tronqués,
la lourdeur de la culpabilité.
*
Télévisions muettes, journaux muets, décideurs muets, cris et révoltes muets.
L'entendez-vous ce silence fracassant ?
*
Dans la rue. Un Homme s'écroule.
(Silence total pendant quelques seconde. Attente.)
Un deuxième Homme arrive. Il l'aide à se relever.
Homme 1 : Nous ne croyons plus en ça... (en se levant)
Homme 2 : En ça ?
Homme 1 : On y croit plus.
Homme 2 : Qu'est-ce que vous voulez dire .
Homme 1 : Là, dans nos ventres. Ça n'y est plus.
Homme 2 : (...) ???
Homme 1 : Le désir de construire : là, dans nos mains, les poings relâchés.
Homme 2 : Vous vous êtes cogné la tête, non ?
Homme 1 : On a oublié.
Homme 2 : Oublié quoi ?
Homme 1 : Ça, un espoir, dans nos bouches, là, maintenant, on a oublié ça.
Homme 2 : Là maintenant ?
Homme 1 : Nous y sommes. C'est là. C'est ça le fondement.
Homme 2 : Là, maintenant, c'est le fondement ?
Homme 1 : C'est ce qui ne s'enlève pas. C'est à nous. On a oublié ça. Le fondement.
Homme 2 : Là, maintenant ?
Homme 1 : Oui, c'est ça, c'est notre pouvoir. C'est comme ça que ça commence.
Homme 2 : Qu'est-ce qui commence ?
Homme 1 : Ça commence là, le fondement : je grandis et toi aussi, et à ce moment là, maintenant, on peut commencer, on peut continuer à grandir : je vais t'apprendre et tu m'apprendras ; nous commencerons à comprendre ; j'aurais raison et tu auras tort ; nous commencerons à comprendre ; j'aurais tort et tu auras raison ; finalement, nécessairement, nous finirons par comprendre ; et là, là peut-être, nous recommencerons à croire... Peut-être que nos ventres... Peut-être que nos mains et nos poings... Il faut retrouver ça. C'est le seul moment, là, maintenant, dans la rue, partout. Tu comprends ? Dis, tu comprends ?
Homme 2 : (...)
Homme 1 : (...)
Homme 2 : On va boire un café ?
*
Il offre son amitié avec tant de simplicité, que certains prennent peur.
Les autres, ceux qui restent, l'ont surnommé le prophète.
*
J'ai, au fond de moi, une douleur.
(Cette tristesse qui s'accroche, s'impose et s'étend.)
*
Il semblerait que les abscisses ne coordonnent pas les habitudes de manière outrancière. Ça pleut des cordes d'asphyxies générales : il s'insinue des restes de pardons et de parjures. Je crache ma haine contre le sol et je laisse pendre des soldats insouciants, rives d'éclatements, des songes sanguins qui rongent mon rang, m'alertent et me suspendent.
*
- Dans la gorge tu dis ?
- Oui, c'est ça. Dans la gorge.
- C'est étrange tout de même, il m'est arrivé quasiment la même chose il y a moins d'une semaine.
- Moins d'une semaine ? Toi aussi, dans la gorge ?
- Oui, Moi aussi.
*
Dis mon frère, tu vois rouge à travers tes barreaux ?
*
L'apprenti : J'ai compris Lévinas !
Le maître : Pardon ?
L'apprenti : Le visage. Le visage. Il fallait les voir pour comprendre.
Le maître : Quoi ?
L'apprenti : Leurs visages. C'était le même.
Le maître : Tu te fous de moi ?
L'apprenti : Leurs visages, la même expression.
Le maître : Qu'est-ce que tu racontes ? Tu me prends pour un con ou quoi ?
L'apprenti : (...) l'air ailleurs.
Le maître : T'as pas fini un peu de jouer au débile ?
L'apprenti : M ais tous. Tous. Partout, à divers moments. Tous ils avaient le même visage, la même chose dans les yeux... La même, exactement la même expression.
Le maître : (...) l'air indécis.
L'apprenti : La même expression.
Le maître : (...) l'air troublé.
L'apprenti : C'est ça, c'est cette expression, c'est ça être humain.
*
Il y a cette chose dans ma gorge qui racle doucement mais avec insistance, comme si tout d'un coup l'air voulait s'extirper en faisant vibrer de notes guerrières mes cordes vocales.
Il existe des alternatives.
*
Quelques voix rayonnent de leurs tentatives – une lumière douce, naturelle, quelque chose de vert.
Il se pose un sentiment d'apaisement, et souvent, parfois, l'impression d'être seul.
*
(on entend au loin vrombir un cri de rage)